Dans un avis de plus de 550 pages, l'Anses (agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail), publie le résultat de 5 ans d'analyse de plus d'un millier d'articles scientifiques relatifs aux effets de l'usage des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents (11-17 ans).
Si l'avis de l'Anses tâche d'appréhender la complexité d'un sujet relativement nouveau, impacté par des évolutions technologiques récentes et en constante évolution, et reconnaît des impacts positifs et négatifs à leurs usages, il confirme sans surprise les effets néfastes sur la santé, notamment mentale, des adolescents et plus particulièrement des adolescentes.
Les enseignements du rapport quant aux risques des réseaux sociaux sur la santé des adolescents
Des usages complexes et divers des réseaux sociaux
Tout d'abord, sur la base des travaux analysés, l'Anses veille à situer le sujet dans sa complexité : "Loin de toute approche technocentrée ou alarmiste, il s’agit de prendre au sérieux les pratiques juvéniles comme révélatrices d’enjeux sociaux contemporains."
"Les résultats de ce travail révèlent l’importance de penser les usages et pratiques des réseaux sociaux numériques par les adolescent-es dans leur complexité, à la croisée de logiques techniques, sociales, culturelles et éducatives. Loin d’être homogènes, ces usages et ces pratiques varient selon l’âge, le genre, le milieu social, les contextes familiaux et scolaires, et les trajectoires numériques individuelles."
Trois dimensions abordées :
- Pluralité des usages. "Qu’ils soient communicationnels, informationnels, expressifs, vidéoludiques, renvoie à des logiques d’appropriation différenciées. [...] Loin d’une dichotomie entre usages actifs/passifs ou scolaires/récréatifs, les pratiques observées invitent à prendre en compte leur intrication et leur dimension située."
- L'autonomie adolescente. "L’analyse des relations parents/enfants autour des réseaux sociaux numériques montre que ces usages sont pris dans des logiques d’autonomisation, de négociation et parfois de conflit, mais aussi de transmission implicite. [...] Les styles parentaux, en particulier ceux favorisant un équilibre entre contrôle et soutien, semblent les plus à même d’accompagner les adolescents dans des usages et pratiques numériques ajustés."
- Construction identitaire et relationnelle des adolescents. Les réseaux sociaux y participent "dans une tension constante entre conformité et singularisation. Les pratiques numériques s’inscrivent dans des dynamiques de réputation, de visibilisation et d’apprentissage social, souvent genrées, qui façonnent les rapports au corps, à l’intimité, à l’information et au monde."
La qualification de "pratiques addictives" en débat
En l'état, l'Anses relève que la caractérisation d'une pathologie ou d'un trouble mental relatif à l'usage des réseaux sociaux (addiction) "fait encore aujourd'hui l'objet de débats au sein des communautés scientifiques et médicales travaillant sur la santé mentale."
De fait, l'Anses fait le choix de parler d'"usages problématiques", qui font là aussi l'objet de définitions diverses parmi les travaux de recherche analysés :
- Dépassement d'une durée d'utilisation journalière ;
- Lié à d'autres critères tels que : la perte de contrôle, la dépendance, une détresse émotionnelle accrue, l'interférence avec les activités quotidiennes.
- 2 facteurs caractéristiques d'une addiction sont parfois mentionnés : les impacts négatifs sur la santé & l'impossibilité de maîtriser le temps passé sur les réseaux sociaux.
L'impact sur le sommeil
Le corpus scientifique analysé confirme l'impact négatif sur le sommeil des adolescents :
- Retard de l'heure du coucher
- Consultation avant le coucher "entravant le processus d'endormissement et de maintien du sommeil". Physiologiquement, cela s'explique par deux facteurs :
- Les interactions et contenus consultés "stimulent l'éveil physiologique, cognitif et émotionnel"
- La lumière des écrans agit directement "sur le rythme circadien, inhibant la sécrétion nocturne de mélatonine, hormone essentielle à l’endormissement."
La réduction chronique du sommeil (en quantité comme en qualité) induisent des risques accrus d'apparition de maladies chroniques physiques et mentales.
Le cyberharcèlement
L'Anses s'intéresse notamment au cyberharcèlement, dont les réseaux sociaux numériques accentuent l'exposition des adolescents.
- "Elle est en partie une extension, par des moyens électroniques, des comportements de harcèlement et de maltraitance entre pairs qui se déroulent notamment dans le cadre scolaire, parce qu’il existe une continuité entre les activités en ligne et la vie sociale dans le cadre familial, scolaire et extra-scolaire."
- le genre reste une composante déterminante du cyberharcèlement avec des garçons surreprésentés chez les cyberharceleurs et des filles surreprésentées parmi les cybervictimes
- la cybervictimation produit des impacts avérés sur la santé mentale (détresse psychologique, symptômes de stress, risque accru de comportements d'automutilation, idées suicidaires, tentatives de suicides)
En somme, l'Anses conclut que les conséquences du cyberharcèlement sont analogues à celles du harcèlement, moyennant certaines spécificités :
- l'anonymat ou pseudonymat
- l'omniprésence des menaces ou des propos malveillants et leur persistance sur internet
- l'ampleur de leur diffusion (caractère public et re-transférable)
Rapport au corps et à l'image de soi
Toujours sur la base des travaux scientifiques existants, l'Anses confirme que les contenus visuels relayés sur les réseaux sociaux contribuent à "l'intériorisation des idéaux corporels, l’auto-objectification et la comparaison sociale ascendante, qui sont des facteurs intermédiaires des troubles des conduites alimentaires."
Ces effets sont particulièrement forts chez les adolescentes.
Un impact des réseaux sociaux sur les troubles anxiodépressifs ?
L'Anses montre que l'usage des réseaux sociaux "constitue un facteur contributif des troubles anxiodépressifs." Ces derniers résultent par ailleurs "d’interactions entre des vulnérabilités psychologiques, des contextes familiaux, sociaux et environnementaux".
Les profils les plus impactés restent les adolescentes et les jeunes présentant déjà des troubles dépressifs ou anxieux.
Cet effet s'explique notamment par les facteurs évoqués précédemment : altération du sommeil, cyberharcèlement, comparaison sociale ou encore la crainte de manquer des expériences sociales (aussi appelée FoMO : Fear of Missing Out).
Certains auteurs expliquent certains usages problématiques des réseaux sociaux par une stratégie d'échappatoire :
- "Face à des émotions négatives, certains jeunes adoptent une méthode de gestion du stress fondée sur l’échappatoire vers les réseaux sociaux numériques (« escapisme ») afin de soulager rapidement leurs émotions négatives. Cependant, cette stratégie s’accompagne rapidement de mécanismes de conditionnement favorisant une perte de contrôle dans l’utilisation des réseaux sociaux."
- L'Anses souligne par ailleurs que "certaines interfaces des réseaux sociaux numériques sont délibérément conçues pour exploiter de manière trompeuse ces mécanismes psychologiques (FoMO, « escapisme », etc.)", via des algorithmes destinés à maximiser le temps passé sur la plateforme.
Ces algorithmes, atteste l'Anses, renforcent les jeunes dans des boucles relatives aux contenus consommés (ex : idéaux de beauté, conduites alimentaires, contenus relatifs au suicide, ...).
L'étude estime également que les réseaux sociaux peuvent renforcer l'effet Werther, qui décrit l'augmentation du nombre de suicides suite à la médiatisation d'un passage à l'acte.
Une prévalence des impacts sur la santé observée chez les filles
Les effets des usages des réseaux sociaux sur la santé physique et mentale s'avèrent plus importants chez les adolescentes, ce que l'Anses explique par plusieurs facteurs :
- Les adolescentes utilisent davantage les réseaux sociaux que les adolescents, et davantage encore les "réseaux sociaux hautement visuels" (centrés sur des images, vidéos, ...) ;
- elles subissent davantage les pressions liées aux stéréotypes de genre ;
- elles subissent davantage de cyberharcèlement ;
- elles accordent davantage d'importance aux contenus des réseaux sociaux, "avec un engagement émotionnel plus marqué".
Des facteurs protecteurs
L'Anses met par ailleurs en lumière des facteurs protecteurs prévenant les usages problématiques :
- l'accompagnement et l'encadrement des usages par les parents, "en coopération avec les adolescents"
- le fait de se sentir bien à l'école, d'avoir une bonne estime de soi et une moindre propension à se comparer aux autres "constitueraient des éléments protecteurs essentiels"
- L'éducation aux réseaux sociaux et dispositifs spécifiques de prévention contre les cyberviolences permettent également de protéger les jeunes.
Les recommandations de l'Anses
Au terme de son rapport et sur la base de la synthèse produite sur l'état des avancées de la recherche scientifique, l'agence propose 4 axes de préconisations pour préserver les jeunes des risques que présentent les réseaux sociaux numériques pour leur santé.
Réguler et sécuriser l'environnement numérique
- Faire respecter la loi concernant l'âge minimal d'accès aux réseaux sociaux (13 ans minimum et avec une autorisation parentale pour les jeunes de 13 à 15 ans) ; aux moyens d'outils de vérification de l'âge notamment.
- Interdire les "interfaces persuasives utilisées à des fins d'influence trompeuse (dark patterns)" et "éviter la présence et l'amplification de contenus préjudiciables à la santé" (concrètement : lister des mots-clés liés à la santé mentale qui ne doivent pas être amplifiés par les algorithmes ; plafonner le nombre de recommandations voire les supprimer).
- Rendre obligatoire un paramétrage par défaut : limite ou suppression des notifications, des fonctions augmentant la pression sociale (indicateurs de connexion, nombre de "j'aime", ...). Paramétrage modifiable uniquement par les utilisateurs majeurs.
- Intégration d'outils permettant aux utilisateurs de renforcer leur auto-régulation.
- Mise en place de procédures simples de signalement, de modération et de mesures de blocage efficaces des contenus délétères pour la santé.
Développer une éducation aux médias et à leurs usages
Pour les parents et adolescents :
- Fournir des repères et bonnes pratiques en matière d'usage des réseaux sociaux numériques ;
- Alerter sur les pressions sociales en ligne que subissent les adolescents, notamment les adolescentes ;
- Alerter sur les situations de vulnérabilité sociale et psychologique qui augmentent les risques pour la santé.
Pour le milieu scolaire :
- Renforcer l'application des programmes d'éducation aux médias de l'information (EMI) ;
- Actualiser les programmes de formation aux nouvelles pratiques numériques ;
- Renforcer les actions destinées à développer l'esprit critique ;
- Renforcer l'éducation socio-émotionnelle dans les parcours scolaires ;
- Promouvoir le développement d'espaces de parole entre pairs, les médiations scolaires et autres initiatives associatives permettant aux jeunes de construire une réflexion collective sur leurs usages.
"Le groupe de travail insiste sur le fait que les outils développés et les campagnes mises en place seront d’autant plus efficaces si les adolescents sont impliqués dans leur élaboration afin de cibler le(s) media, format(s), contenu informationnel et pratiques émergentes (challenges, usages) les plus pertinents."
Renforcer la prévention des effets de santé identifiés
- Mener des campagnes de sensibilisation à destination des adolescents sur :
- leur hygiène de vie (sommeil, activité physique, alimentation, ...) et promouvoir des actions de santé publique pour l'améliorer ;
- leur hygiène numérique (risques de détournement sur les images intimes, problématiques de comparaison sociale, impacts des messages publicitaires).
- Renforcer :
- les actions de prévention, de sensibilisation et de déstigmatisation aux troubles de santé mentale ;
- la lutte contre les cyberviolences et toutes formes de discriminations (sexisme, homophobie, grossophobie, racisme, ...)
- Veiller à la disponibilité d'alternatives concrètes aux réseaux sociaux :
- "Le besoin d’interaction avec les pairs ne devrait pas se limiter aux réseaux sociaux numériques. Ainsi, le groupe de travail recommande de renforcer le développement et l’accessibilité d’infrastructures sportives, culturelles ou associatives, de lieux de socialisation hors ligne adaptés aux adolescents. En complément, le groupe de travail recommande d’étudier l’opportunité de repenser l’organisation et les rythmes scolaires pour mieux répondre aux besoins des adolescents, afin d’y intégrer des temps de socialisation hors ligne."
Soutenir la recherche
- Améliorer les méthodologies de recherche en diversifiant les approches, améliorant la qualité et la validité des outils de mesures sur cette thématique spécifique, ...
- Mobiliser des travaux de recherche afin de combler les lacunes actuelles dans la connaissance (lien entre compétences psychosociales et réseaux sociaux, cyberharcèlement, "fatigue" et addiction aux réseaux sociaux, efficacité des dispositifs de prévention mis en oeuvre, ...)