Dans un rapport publié le 28 novembre, suivi d'une tribune dans Le Monde le 15 décembre, le groupe d'experts sur le SMIC - composé d'économistes et de représentants des ministères de l'économie et du travail notamment - plaide pour en rester à la revalorisation de début novembre et ne pas proposer de nouvelle augmentation du salaire minimum au 1er janvier.
Les constats soulevés :
- Après trois années dynamiques en sortie de la crise sanitaire, le marché du travail ralentit en 2024
- Le taux de chômage est évalué à 7,4 % : l'indicateur "résiste plutôt bien" compte tenu du ralentissement des créations d'emploi (+390 k en 2022, +255 k en 2023 ; solde nul au 3e trimestre 2024)
- En parallèle, l'"épisode inflationniste" trouve aussi son terme : +6,3% sur un an en février 2023 ; +1,2% en octobre 2024.
- Pour causes : le retour à la normale des prix de l'énergie en 2023, compensée par l'inflation de l'alimentation ; en 2024, les prix de l'alimentation se normalisent et l'inflation reste portée par les services (en lien avec les hausses de salaires). Pour autant, au cours de l'année 2024, les prix des services ralentissent.
- En lien avec les deux premiers indicateurs, le SMIC ralentit aussi en 2024 :
- 2e trimestre 2024 : hausse de +1,1% sur un an pour le SMIC, contre +2,9% pour le salaire mensuel de base (hors primes).
- 2e trimestre 2023 :+6,2% du SMIC et +4,6% sur le salaire mensuel de base.
- Depuis fin 2020, en cumulé, le SMIC a augmenté de +17 % (9 revalorisations, dont seulement 4 revalorisations automatiques au 1er janvier) contre une augmentation des prix cumulée de +15 %
- Si le SMIC a ainsi pu suivre globalement l'évolution des prix, ces fortes augmentations ont "contribué à resserrer l'éventail des salaires" : au 1er janvier 2023, on atteint un pic historique de 17,3% des salariés au SMIC (14,6% au 1er janvier 2024)
- Pour les cadres, entre 2022 et 2023, le salaire net en euros constants (prenant en compte l'inflation) a diminué de -2,8%. La perte est plus limitée pour les ouvriers et employés.
- En 2024, l'évolution des salaires se situe désormais au-dessus des augmentations des prix et du SMIC, "ce qui permet de rattraper une partie des pertes de pouvoir d'achat et contribue à la décompression de l'échelle des salaires."
Les experts invitent à ne pas revaloriser le SMIC
Le groupe d'experts rappelle les positionnements de son rapport 2023, publié un an plus tôt - jour pour jour - et rappelle sa critique quant au choix d'anticiper la revalorisation du SMIC du 1er janvier 2025 au 1er novembre 2024. En conséquence, il invite l'exécutif à s'abstenir de toute nouvelle revalorisation début 2025.
- Quel risque sinon ? Un ralentissement de la décompression de l'échelle des salaires actuellement en cours ; et un impact négatif sur le niveau d'emploi et donc le taux de chômage.
Des solutions pour "désmicardiser" l'emploi français ?
Le groupe d'experts invite à agir pour favoriser la mobilité salariale, afin que le SMIC reste un salaire minimal et que l'évolution de carrière permette de s'en éloigner. Complétant les enseignements du rapport Bozio-Wasmer, publié près de deux mois plus tôt, ils rappellent que les freins à la mobilité sont importants et que la France est davantage concernée par ses voisins, du fait de son système socio-fiscal et les fortes exonérations de cotisations au niveau du SMIC.
- Le coût des allègements de cotisations au niveau du SMIC a augmenté de +30% entre 2020 et 2024 pour atteindre un manque à gagner de 80 Mds€ en 2024.
Les experts soulignent que la suppression totale de ces allègements de cotisations pourraient détruire entre 1,5M et 2M d'emploi, essentiellement peu qualifiés. Ils rappellent également leur opposition à la mesure du gouvernement Barnier qui souhaitait augmenter de +4% les cotisations au niveau du SMIC, ce qui détruirait 100 k à 135 k emplois.
Ils notent toutefois que la répartition de ces allègements de cotisations connaissent une forte variation au-dessus du SMIC pour s'étaler ensuite jusqu'à des salaires allant jusqu'à 3,5 SMIC, alors que l'effet sur l'emploi n'est plus avéré à partir de 2-2,5 SMIC.
Aussi, le groupe d'experts sur le SMIC recommande :
- d'instaurer des "dispositions adaptées visant à contrebalancer [...] l'affaiblissement du rôle de la négociation collective"
- de rallonger le délai de prévenance (2 semaines actuellement) pour permettre aux entreprises d'anticiper les revalorisations du SMIC dans les grilles salariales
- de mener une réforme ambitieuse des règles de revalorisation automatiques du SMIC. Ils proposent notamment de lier les revalorisations au coût de la vie et la productivité - comme c'est aujourd'hui le cas - mais de prendre également en compte le niveau et l'évolution des autres salaires, comme le font certains voisins européens (cf. rapport 2023).
On notera que le groupe d'experts sur le SMIC ne fait pas siennes les propositions du rapport Bozio-Wasmer visant à rééquilibrer progressivement les allègements de cotisations au-dessus du niveau du SMIC, bien qu'il partage les constats des économistes. À souligner également que Michaël Orand, représentant de la Dares (ministère du Travail) au sein du groupe d'experts, fait également partie des rédacteurs du rapport Bozio-Wasmer.