Dans un large travail de recherche mené par l'INJEP et le CNRS, deux chercheuses s'intéressent à l'impact du mécénat de compétences sur les associations.
Les enquêtes, menées entre février et décembre 2022, s'appuient sur des entretiens avec des responsables associatifs, spécialistes du mécénat de compétences, acteurs institutionnels et divers acteurs impliqués sur des missions. Ces entretiens sont complétés d'un questionnaire largement envoyé à un panel d'associations françaises.
Synthèse : les chercheuses de l'INJEP interrogent les décalages et déséquilibres entre les attentes des entreprises (qui cherchent une valorisation RSE, de communication ou de satisfaction de leurs employés) et des associations qui peinent parfois à trouver des réponses adaptées à leurs besoins. Elles soulignent également les disparités d'accès au dispositif, ce dernier privilégiant les grosses associations, connues, et engagées sur des thématiques "consensuelles". Elles insistent enfin sur le fait que le mécénat de compétences ne peut et ne doit pas remplacer un financement pérenne des associations et une présence stable de salariés formés.
Prinipaux éléments
L'étude dégage 4 catégories de mécénat de compétences :
- Les missions flash. Durées courtes pour répondre à un besoin prédéfini. Peut s'inscrire sur des actions de communication, gestion de projet, recherche de financement mais aussi des activités manuelles (peinture d'un local, activités de cuisine, jardinages, ...) qui s'inscrivent dans des dispositifs d'employeurs type "journées de solidarité".
- Les missions de parrainage. Accompagnement par une personne expérimentée de salariés jeunes ou en insertion, sur plusieurs mois ou années, souvent sur un format allant de 2 à 10 jours/an.
- Les missions de conseil. Format de courte durée qui s'apparente à de la prestation de service. Peut durer plusieurs journées ou mois.
- Les missions de longue durée. Mise à disposition d'un salarié sur plusieurs mois, à temps partiel ou mi-temps. Le salarié concerné est souvent décisionnaire d'une mission qui peut se construire dans l'échange avec la structure d'accueil.
Limites du dispositif quant à la réponse aux besoins des associations
Cherchant à questionner l'image "gagnant-gagnant" du dispositif, les chercheuses pointent des inadéquations dans les attentes des entreprises pourvoyeuses et associations : "Cette situation peut conduire à une certaine forme d'instrumentalisation du dispositif, le mécénat de compétences devenant alors davantage un outil au service des politiques de responsabilité sociale des entreprises (RSE) qu'une véritable démarche philanthropique."
Parmi les facteurs l'expliquant :
- Temporalité des dispositifs (nombre de jours accordés), profils des salariés éligibles (ne présentant pas nécessairement les compétences voulues par les associations), critères de sélection des associations (pour les entreprises cherchant à valoriser un engagement pour une structure reconnue) ;
- Défaut de cadrage initial dans la discussion entre l'entreprise et l'association ;
- Besoin de mobiliser des ressources internes pour l'accueil du ou des salariés en mécénat, ce qui n'est pas négligeable pour de petites associations ;
- Dépendance à l'engagement moral des salariés en mission, décalage possible entre les attentes du salarié (recentrage professionnel, quête de sens) et les attentes techniques de la structure d'accueil. "Ce type de malentendu souligne les limites d’un dispositif où l’offre (les compétences mises à disposition) précède parfois la demande (les besoins réels), et où les objectifs sont définis de manière asymétrique."
Disparités d'accès au mécénat de compétences
- Sans surprise, les associations qui accèdent le plus au dispositif sont les plus grosses associations, qui bénéficient de moyens dédiés pour la prospection et l'accueil du mécénat, mais qui sont également plus visibles et connues des entreprises et du grand public ;
- Dans cette logique, les associations géographiquement situées en milieu urbain ou "près des grands centres d'affaires" accèdent aussi plus facilement au dispositif.
- Les missions proposées "tendent à se concentrer sur des causes perçues comme « consensuelles » ou valorisantes (environnement, éducation, solidarité internationale...), laissant de côté des thématiques plus sensibles, controversées ou éloignées des priorités de communication des entreprises (réduction et prévention des risques en santé autour de l’usage de drogues ou prostitution ; ou encore militantisme LGBTQIA+)."
Concernant les profils et bénéfices pour les salariés envoyés en mécénat de compétences
Sur les missions :
- Sur ce sujet, les chercheuses soulignent que les salariés positionnés sur des missions en mécénat de compétences "ont tendance à adopter une vision de l'« engagement social » orientée vers la réparation des effets du capitalisme plutôt que vers la transformation de ce système économique".
- L'approche adoptée par ces profils, majoritairement CSP+ et "peu socialisés au monde associatif" s'inscrit souvent dans un cadre de "charité", ce qui peut induire "des comportements inadaptés aux objectifs des associations, notamment dans leurs interactions avec les bénéficiaires."
Sur le rapport à l'entreprise :
- Le précédent rapport de l'INJEP qualifiait le monde associatif d'"espace thérapeutique pour des travailleurs en souffrance" via le mécénat de compétences.
- Avec cette nouvelle étude, "il apparaît [...] que les associations sont parfois, et dans une certaine mesure, un espace récréatif pour les salariés."
Impact du mécénat de compétences pour les associations
- Facilite l'hybridation des ressources de l'association (financières, humaines, intellectuelles) par l'apport de regards, compétences, réseaux extérieurs.
- Opportunité pour l'association d'élargir son réseau professionnel, création de partenariat ;
- mais ce partenariat peut avoir des impacts limités dans le temps, comme dans le cas de missions de conseil ;
- ou des disparités de déploiement entre le vécu du partenariat au siège associatif et dans ses antennes locales.
- Permettre d'alléger la charge de travail des membres de l'association, améliorer les compétences collectives (notamment sur les missions longues).
- Contribue à la professionnalisation des associations par les compétences de management/gestion de projet des salariés en mécénat de compétences.
- l'étude montre néanmoins un impact sur la gouvernance (organigramme) ou le modèle économique des associations.
- "le transfert de normes et de pratiques issues du management privé – orientées vers l'efficacité, la performance et la rentabilité – reste relativement limité."
- S'explique aussi par la posture de ces salariés qui n'ont pas la légitimité nécessaire pour imposer des outils / méthodes et trouvent souvent une "posture de soutien, de coopération ou d'expertise ponctuelle, et non de pilotage".
Les chercheuses soulignent également des risques de déprofessionnalisation de métiers du travail social, où les personnes envoyées en mécénat de compétences sont "recrutés sur la base de compétences non pas professionnelles, mais personnelles [...] Ces recrutements sous-tendent malgré eux l’idée que certaines activités ne nécessitent pas de qualifications particulières ni la connaissance préalable des publics bénéficiaires des associations. La hiérarchisation des compétences (selon laquelle « certaines activités ne nécessitent pas de compétences particulières » et inversement) est d’ailleurs très répandue dans la mise en place du [mécénat de compétences]."
Enfin, elles insistent sur le fait que le mécénat de compétences "ne constitue en aucun cas une réponse structurelle aux fragilités économiques chroniques qui traversent le secteur associatif. L’apport en compétences repose sur un dispositif précaire, instable et largement conditionnel, tributaire à la fois des choix stratégiques et des politiques RH des entreprises partenaires, de la conjoncture économique, et de la disponibilité effective des salariés volontaires. Dans ce cadre, le mécénat de compétences ne peut remplacer ni un financement pérenne ni la présence durable de professionnels qualifiés au sein des équipes associatives."